1-Main Title/Prologue/
The Subhumans Appear/Nekron 7.01
2-Spoils of War/On the Run 5.28
3-Meet Teegra 1.07
4-Teegra is Abducted 2.44
5-Escape from the Subhumans 4.09
6-Lunch is Served 1.14
7-Teegra Kills 1.29
8-Wolves/Dinner Guest 4.30
9-Larn and Teegra 2.42
10-Cephalopod Attack 1.11
11-Darkwolf 0.46
12-Botched Rescue 4.30
13-Roleil/Darkwolf's Stand 3.29
14-Thoughts of Teegra 2.57
15-Roleil's Deal/Larn in Pursuit 2.43
16-Nekron's Madness 3.19
17-Nekron's Power 1.25
18-Larn Versus Nekron 2.31
19-Larn Escapes/
Darkwolf Appears 2.38
20-Flight of the Dragonhawks/
The End of Nekron/Reunited 10.00
21-Fire and Ice End Title 3.35

Musique  composée par:

William Kraft

Editeur:

BSX Records BSXCD-8926

Album produit par:
Benjamin Michael Joffe
Orchestrations:
Angela Morley
Conduit par:
William Kraft
Monteur musique:
Roy Prendergast, Curtis Roush
Mixage score:
Dan Wallin

Artwork and pictures (c) 1983 20th Century Fox Film Corporation. All rights reserved.

Note: ****
FIRE AND ICE
ORIGINAL MOTION PICTURE SOUNDTRACK
Music composed by William Kraft
Grand spécialiste de l’animation dans les années 70 et 80, Ralph Bakshi s’est fait connaître en 1972 grâce à son film d’animation trash « Fritz The Cat », adapté de la bande dessinée de Robert Crumb, et premier film animé à recevoir un classement X à sa sortie aux Etats-Unis. Dès lors, Ralph Bakshi témoignait sans équivoque de sa personnalité si singulière et de son goût pour une animation particulière et souvent provocante – cf. l’énorme controverse née à la sortie du film « Coonskin » en 1975 ou le second classement X pour « Heavy Traffic », jugé trop violent, choquant et dérangeant pour un film animé de 1973 - Amoureux d’heroic-fantasy, l’un de ses genres de prédilection, Bakshi fit une première tentative avec le film animé « Wizards » sorti en 1977 et produit par la Fox (la même année que le « Star Wars » de George Lucas), devenu une oeuvre culte de la fantasy à la fin des années 70. Un an plus tard, le cinéaste décida de s’attaquer à une adaptation animée de « Lord of the Rings » (1978), oeuvre terne et inaboutie qui déçut plus d’un fan des romans mythiques de Tolkien. Bakshi décida finalement de revenir à l’heroic-fantasy avec « Fire and Ice » (Tygra, la glace et le feu), film animé tourné en 1983 qui offrit l’opportunité au cinéaste de travailler avec celui qu’il admirait depuis toujours : Frank Frazetta. Rappelons que ce grand artiste américain s’était spécialisé dans les illustrations pour divers magasines et devint célèbre pour ses dessins représentant « Conan le Barbare », « Vampirella » ou « Buck Rogers », à tel point que les peintures à l’huile de l’univers des « Conan » deviendront des icônes de l’heroic-fantasy en général. Admirateur de l’œuvre de Frazetta, Bakshi se dit qu’il allait enfin tourner un film en collaboration avec cet artiste de génie, en reprenant les thèmes chers à Frazetta : un univers fantasy peuplé de guerriers musculeux, d’héroïne sexy en petite tenue, de monstres violents et de sorciers maléfiques. « Fire and Ice » a été tourné en utilisant la technique de la rotoscopie, déjà utilisé dans les précédents films de Bakshi : on filme d’abord des scènes avec de vrais acteurs puis on relève image par image les contours des scènes filmées pour recréer les formes et les actions dans un rendu dessiné et animé. Le résultat ne sera hélas pas à la hauteur des attentes du public. A première vue, force est de constater que le choix de l’animation en rotoscopie n’est pas l’idéal pour retranscrire les visuels splendides et les idées de Frank Frazetta. Exit ici les nuances de couleurs si chères à l’illustrateur, le rendu visuel du film s’avère être trop basique et trop pauvre pour valoriser réellement les idées de Frazetta, qui se retrouve à faire quelques illustrations maigrichonnes et sans saveur.

S’inspirant des récents succès de films comme « The Beasmaster » ou « Conan the Barbarian » en 1982, Bakshi se dit qu’il allait à son tour surfer sur la vague de l’heroic-fantasy en reprenant la charte graphique habituelle de Frazetta, mais l’animation faussement réaliste et affreusement datée du film empêche le réalisateur d’atteindre pleinement ses objectifs – et ce malgré la présence de grands artistes dans l’équipe d’animation incluant James Gurney, Thomas Kinkade ou Peter Chung – Niveau scénario, c’est le vide intersidéral car on y suit une histoire banale et sans aucune saveur : deux royaumes ennemis s’affrontent, celui du feu gouverné par le roi Jarol, et celui de la glace dirigé par le puissant tyran Nekron et sa mère Juliana. Nekron souhaite étendre davantage son territoire et fait avancer son armée d’hommes préhistoriques sur le royaume de Jarol. La princesse Tygra, fille du roi Jarol, est kidnappée par les sbires de Nekron mais elle parvient finalement à s’échapper et fait alors la connaissance du guerrier Larn, qui va l’aider dans sa quête pour détruire Nekron et sauver le royaume de feu. Ils seront épaulés dans leur aventure par le mystérieux guerrier masqué nommé Darkwolf. Et c’est tout ! Le problème du film, outre son histoire ultra simpliste sans aucun enjeu dramatique consistant, c’est que les personnages apparaissent sans aucune forme d’introduction : on ne sait absolument rien de Darkwolf ni de Larn, tandis que Tygra – qui est l’archétype même de l’héroïne voluptueuse et sexy à la Frazetta – n’est là que pour apporter une touche gratuite d’érotisme misogyne et vulgaire. Tygra n’a vraiment rien de l’amazone farouche et belliqueuse que l’on voit souvent dans les illustrations de Frazetta ! Difficile de comprendre aussi ce qui a poussé Bakshi à supprimer du scénario original l’idée que Darkwolf était le père de Nekron, ce qui aurait finalement donné tout son sens à l’affrontement final entre le guerrier masqué et le sorcier maléfique, et rajouté une épaisseur dramatique un brin plus palpitante. Bilan final fort décevant pour ce « Fire and Ice » qui enchaîne les scènes d’action à grande vitesse mais n’a rien à raconter, tandis que l’animation paraît limitée et désuète et que l’hommage voulu à Frank Frazetta paraît bien timide, faisant de ce film une amère déception qui restera l’un des plus gros échecs commerciaux de Ralph Bakshi, l’obligeant à faire une pause dans la réalisation pendant presque 10 ans avant de rempiler une dernière fois avec le mitigé « Cool World » en 1992.

Ralph Bakshi a toujours su choisir des compositeurs particuliers pour chacun de ses films. Sur « Fire and Ice », le réalisateur, désireux de ne pas prendre un compositeur très connu, porta son choix sur un musicien venu du monde de la musique classique, William Kraft. Le compositeur est professeur émérite à l’Université de Californie à Santa Barbara où il enseigna pendant 11 ans la composition et fut l’une des dirigeants du département de composition musicale. C’est aussi un chef d’orchestre, un trompettiste et un percussionniste qui travailla de 1981 à 1985 en tant que compositeur attitré pour le Los Angeles Philharmonic Orchestra (il fut timbalier pendant 26 ans pour l’orchestre), et directeur du Philharmonic New Music Group, dédié à la création d’oeuvres de musique contemporaine. Avec un CV aussi impressionnant, Ralph Bakshi était sûr de ne pas se tromper en choisissant William Kraft sur la musique de « Fire and Ice ». Disposant d’un grand orchestre symphonique de 80 musiciens enregistré aux studios de la Paramount, le tout orchestré par Angela Morley, compositrice britannique connue elle aussi pour ses musiques de film animé (« Watership Down ») et ses orchestrations pour certaines musiques de John Williams (« E.T. », « Hook », « Star Wars », « Superman », etc.). A la première écoute, on remarque les qualités évidentes d’une grande partition classique dans laquelle Kraft profite de son expérience en tant que musicien classique/contemporain pour livrer une musique symphonique épique, riche et extrêmement mélodique, reposant sur une poignée de leitmotive parfaitement adaptés à chaque personnage et chaque situation du film. Pour concevoir les 70 minutes de musique originales du film, William Kraft du ingurgiter le temp-track d’origine qui incluaient une large sélection d’oeuvres classiques, incluant « Une nuit sur le mont chauve » de Moussorgky, « Le sacre du printemps » de Stravinsky et « La suite Scythe » de Prokofiev (suggéré par Kraft lui-même !). Dès lors, le ton étant clairement donné : le score de « Fire and Ice » prendrait la voie des musiques classiques de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, une esthétique symphonique post-moderne obligeant Kraft à être plus mélodique et moins avant-gardiste que dans ses anciennes partitions.

Le score débute au son de cuivres imposants sur fond d’arpèges cristallins rapides de bois, piano et crotales mystérieux évoquant l’univers fantastique du film. Un premier motif pour les barbares préhistoriques de Nekron est introduit dans le « Main Title » dès 0:18, reconnaissable à son motif de cordes/piano/caisse claire de 2 notes répétées mécaniquement dans le grave (et qui rappelle étrangement le motif de « Jaws » de John Williams). A cet ostinato vient s’ajouter une série de notes de bois aigus (clarinettes/piccolo). A 0:47, le thème principal est exposé fièrement par une fanfare de trompettes héroïques. La fanfare est associée dans le film aux exploits des héros, Larn, Tygra et Darkwolf, évoquant leurs actions avec un sentiment d’héroïsme old school chevaleresque et rafraîchissant façon Erich Wolfgang Korngold (on pense par exemple au mythique « Sea Hawk »). Dans « The Subhumans Arrive », l’action débute pour la scène de bataille au début du film. On y retrouve ici les talents de percussionniste de Kraft, qui n’hésite pas à valoriser la caisse claire, les toms et les timbales pour parvenir à ses fins, tandis que les cuivres et les cordes sont assez présents avec des bois souvent utilisés dans le registre aigu. Le motif de 2 notes répétées des cordes/piano pour les sbires de Nekron réapparaît ici durant la scène de la bataille, tandis qu’un élément-clé du score fait son apparition un peu plus loin : l’utilisation d’un tuba dans le registre grave, associé aux sbires de Nekron tout au long du film. Dans « The Subhumans Arrive », on découvre le thème héroïque de Larn à 4:31, thème guerrier évoquant les exploits de Larn tout au long de son périple en terre hostile. A 4:47, on pourra même relever une reprise minorisée et sombre du thème principal aux cordes aigues, une version plus sombre du Main Theme qui réapparaîtra à plusieurs reprises durant les moments plus dramatiques du récit.

Nekron possède lui aussi son propre thème, dévoilé dans « The Subhumans Arrive » aux cors/trombones dès 3:52. Le tuba reprend la mélodie de Nekron à 4:10 de manière assez reconnaissable pour ce motif menaçant (aux trompettes à 4:57 en contrepoint sombre du Main Theme au tuba !), motif qui sera très présent durant une bonne partie du film. Le thème de Tygra est ensuite dévoilé dans « Meet Teegra », thème plus tendre souvent confié à la flûte et aux cordes avec une série de notes descendantes, repris au début de « Larn and Teegra ». On trouve aussi un Love Theme absolument magnifique pour la princesse et le guerrier dans « Larn and Teegra » (à la clarinette dès 0:51). Ce thème romantique aux consonances impressionnistes et suaves apporte un brin de douceur à un score somme toute assez sombre et belliqueux, sans jamais tomber dans le sirupeux ou le mélodrame ! Le thème romantique est repris notamment dans « Larn and Teegra » ou le magnifique « Thoughts of Teegra », qui évoque avec tendresse et raffinement le rapprochement intime entre Larn et Tygra, largement soutenu par la grâce incroyable de la flûte soliste et les harmonies quasi modales des cordes, ponctué de quelques accords nostalgiques qui feraient quasiment penser au jazz (flagrant dans le passage au hautbois entre 1:02 et 1:17), voire à la musique impressionniste française de la fin du XIXe siècle (il y a un peu de Ravel et de Debussy dans ce passage vers 1:49). Enfin, Darkwolf est associé dans le film au son du thème principal introduit dans le « Main Title » : on comprend mieux dès lors l’orientation héroïque du Main Theme, illustrant aussi bien les exploits de Larn/Tygra que ceux du guerrier masqué. Kraft nous propose plusieurs variations de ce thème dans des versions souvent plus lentes, sombres ou camouflées, comme il le fait aux contrebasses dans « Darkwolf ». Avec une thématique aussi riche, William Kraft possède donc les bases adéquates pour élaborer une partition épique et exaltante pour le film animé de Ralph Bakshi !

Le reste de la partition de « Fire and Ice » alterne essentiellement entre passages mélodiques soutenus et moments plus sombres et dissonants, qui reflètent clairement le style plus personnel de William Kraft, hérité de son style plus avant-gardiste/contemporain. C’est le cas durant le kidnapping de Tygra accompagné de cordes stridentes et dissonantes dans « Teegra is Abducted » (sur fond de rappel du motif des sbires préhistoriques de Nekron au tuba) ou dans « Escape from the Subhumans », où Kraft développe une série de dissonances multiples avec effets avant-gardistes aux cordes et aux vents (cf. le passage chaotique vers la deuxième minute !), comme dans « Lunch is Served », des morceaux agressifs et dissonants qui reflètent la complexité de l’écriture avant-gardiste et très technique de William Kraft tout en apportant au film de Bakshi une violence et une noirceur impressionnante à l’écran. Certains passages comme le brutal « Cephalopod Attack » (attaque du monstre géant surgit du lac) rappellent parfois la musique d’un autre compositeur avec lequel Bakshi a déjà travaillé, à savoir Leonard Rosenman. Les moments de bravoure ne manquent pas, comme « Wolves/Dinner Guest », « Roleil/Darkwolf’s Stand », « Larn Versus Nekron » ou l’enragé « Nekron’s Madness » ainsi que le spectaculaire « Nekron’s Power », deux morceaux qui développent de manière plus intense et soutenue le thème de Nekron. La bataille finale débute avec « Larn Escapes/Darkwolf Appears », dans lequel Kraft fait preuve d’une virtuosité ahurissante, notamment dans le pupitre des percussions (cf. utilisation percussive et très goldsmithienne du piano au début) sans oublier les 10 minutes monumentales de « Flight of the Dragonhawks/The End of Nekron/Reunited » pour la confrontation finale et le grand climax du film, qui résume à lui tout seul toutes les principales idées de la musique de « Fire and Ice », débouchant sur une magnifique reprise du Love Theme pour Larn et Tygra dans « Reunited ».

William Kraft signe donc avec « Fire and Ice » une partition de premier ordre, entièrement symphonique et maîtrisée de bout en bout. Le compositeur fait appel ici à son style classique/avant-gardiste habituel pour élaborer un score dense et complexe servi par une thématique impressionnante et une qualité d’écriture constante, n’hésitant pas à verser dans de longues plages atonales complexes mais totalement maîtrisées. La musique reflète aussi bien l’aspect guerrier et sombre du film que son côté épique et spectaculaire, une musique d’heroic-fantasy typique de l’époque, qui devrait séduire les amateurs du genre et ceux qui aiment les musiques de film exigeantes, « Fire and Ice » alternant ainsi harmonies tonales, thèmes mémorables et atonalité plus sophistiqué et moins facile d’accès. Prenant son sujet très au sérieux, William Kraft élabore ainsi un score où l’écriture savante côtoie les exigences d’une production hollywoodienne de l’époque (à savoir un système de leitmotiv et quelques passages musicaux conventionnels) pour obtenir le meilleur des deux mondes. Restée longtemps inédite en CD, la musique de « Fire and Ice » peut enfin s’offrir une seconde jeunesse grâce à l’excellent album publié par BSX Records qui nous permet d’apprécier cette superbe BO quelque peu tombée dans l’oubli, mais qui reste à redécouvrir, comme une bonne partie de la filmographie de William Kraft !




---Quentin Billard